Justinee75

Justinee75

4 février 2026 13:06

Épuisement psychologique aidant  

Bonjour,

Je me permets d’écrire ici parce que je suis aidante pour mon père âgé et que je me sens aujourd’hui complètement épuisée, perdue et coupable.

J’ai 34 ans et je vis à l’étranger. Mes parents sont séparés depuis longtemps. J’ai une bonne relation avec ma mère, mais ma relation avec mon père est très compliquée depuis des années. Mon grand-frère a décidé de couper les ponts avec lui il y a de nombreuses années, et je me retrouve donc seule à gérer toute cette charge. Il est âgé, malade (diabète, chutes à répétition, perte d’autonomie), vit seul dans une maison très dégradée, et refuse souvent l’aide ou la conteste.

Concrètement, j’essaie de l’aider par tous les moyens possibles :
je prends ses rendez-vous médicaux, je coordonne les aides à domicile, je gère l’administratif, je fais les courses, la lessive, le ménage quand je suis sur place, je lui apporte ce qu’il aime manger. Ce n’est absolument pas du repos : au bout de 2–3 jours chez lui, je suis physiquement et mentalement vidée.

Le plus dur, ce n’est pas seulement la charge matérielle, c’est la relation.
Quoi que je fasse, dès que quelque chose ne fonctionne pas parfaitement, je me fais reprocher, rabaisser, accuser. Il me dit régulièrement que je n’ai aucune empathie, que je ne lui ai jamais donné d’affection, que j’ai gâché sa vie. J’ai fini par me construire une sorte d’armure émotionnelle pour tenir, et aujourd’hui il me reproche aussi cette distance.

Il m’écrit très souvent des messages très négatifs, parfois la nuit, me décrivant sa douleur, sa souffrance, sa solitude. Même quand je n’y réponds pas, mon corps est en alerte permanente : boule au ventre, stress latent, fatigue nerveuse. J’ai parfois l’impression de devenir un robot pour survivre.

Je culpabilise énormément parce que je n’arrive pas à “tout plaquer” pour être auprès de lui comme certains aidants le font. En même temps, je sens que rester trop près me détruit. Je suis déchirée entre la compassion (l’imaginer seul, souffrant, sans dignité me brise le cœur) et le besoin vital de me protéger.

Je me surprends parfois à souhaiter que tout s’arrête, que la situation prenne fin, et ça me fait très peur de penser cela. Je ne souhaite pas le mal, mais je suis à bout.

Je viens ici pour savoir si d’autres aidants ont vécu :

  • cette ambivalence entre amour, rejet, culpabilité et épuisement

  • cette violence psychologique dans la relation

  • cette distance émotionnelle qui s’installe pour survivre

Comment avez-vous fait pour poser des limites sans vous sentir inhumains ?
Comment continuer à aider sans s’effondrer ?

Merci à celles et ceux qui prendront le temps de me lire.


Réponse
1 message d'expert
Isabelle Charret Médecin gériatre 4 février 2026 21:53

Épuisement psychologique aidant  

 

Bonjour Justine,

 

Superbe témoignage !

 

Justine, vous êtes dans une vérité douloureuse mais exceptionnellement lucide.

La relation a été peu harmonieuse avec votre père et ce n’est pas maintenant qu’elle peut se créer. C’est forcément une peine, c’est hyperréaliste mais c’est ainsi. Cela n’empêche pas des sentiments d’humanité, de respect, de compassion. Ce sont ces sentiments, « ce regard porté sur l’autre qui confèrent à l’homme sa part d’humanité » dit la philosophe Emmanuel Levinas. Il n’est nullement mentionné le sacrifice, l’acceptation de l’inhumanité de l’autre en face de soi, quelles qu’en soient les raisons.  Vous parlez de votre père en des termes réalistes, pas très gentil, reconnaissant à votre égard quoique vous fassiez. Cette part lui appartient, et vous vous faites la vôtre qui semble déjà fort généreuse au regard de votre vie au loin et de tout ce que vous assumez.

 

Ne fantasmez pas sur les proches aidants « modèles et parfaits ». Si vous saviez combien certains excès sont nocifs tant pout l’aidé que pour l’aidant !

Presque tous les aidants sont tiraillés, font face à des injustices (« mes frères et sœurs me laissent seule à m’occuper de ma mère »), un manque de reconnaissance ( « on m’accuse de ne pas en faire assez et de profiter de l’argent »), une culpabilité affreuse («  si je ne m’en occuper pas, qui va le faire, il /elle est si fragile ; je m’en voudrais toujours s’il se passe quelque chose ») etc etc

 

Vous connaissez votre place : vous devez vous protéger.

 

La maison est délabrée : visez le minimum de salubrité.

Les rendez vous médicaux non accompagnés de prise en charge au domicile, surtout dans le cas de maladies chroniques ne servent pas à grand chose.

Un bilan médical de sa santé et de ses pathologies en milieu hospitalier gériatrique permettrait de faire le point et, et peut-être lui ferait du bien. Cela lancerait au moins une alerte sociale sur la prise en charge à domicile et vous vous sentiriez moins seule : le réseau de soins soulage indéniablement.

Construisez avec un professionnel un projet d’accompagnement personnalisé, en listant ses besoins, en les mettant par ordre d’importance : tout ne peut être résolu par une seule et même personne.

 

Le bilan de relations pénibles entre deux personnes (au sens étymologique de peine) est toujours difficiles et il semble que celui, le plus jeune (34 ans c’est très jeune) qui doit être protégé est trop souvent négligé. C’est à lui qu’appartient l’avenir et l’avenir ne tient la route que s’il n’est pas grevé par des responsabilités excessives et qui n’ont pas lieu d’être.

 

Et surtout : protégez votre santé, détendez vous, faites vous soutenir, voyez un professionnel de santé ou du bien–être.

Il vous fait tenir le coup quitte à laisser tomber certaines choses et pas votre papa (ça c’est sûr, vous faites déjà trop !), ni vous-même. Chacun son histoire, ses limites, ses possibilités : ce n’est que sagesse !

 

Bien à vous


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